Sentences du Bailli BBQ 2022

By Francis Nenin

Annonce faite au public

Gentes Dames et Nobles Seigneurs,

Je sollicite quelques instants votre attention.

Le bailli d’aujourd’hui que l’on exhibe lors de la fête des Hurlus appartient au folklore mous- cronnois depuis 1975 . Ce personnage s’inspire d’un autre qui, autrefois, dans le village de Mouscron, était revêtu d’une mission administrative et d’une autorité judiciaire . Nommé à vie par le seigneur, il  jouissait d’une grande notoriété.

Dans quelques instants, nous vous proposerons une saynète qui aura comme objectif de vous présenter le bailli d’antan exerçant sa fonction.

Au Moyen Age et jusqu’à la Révolution française, le bailli était un magistrat qui devait intervenir dans les condamnations et l’exécution des jugements.

Les cours échevinale et féodale de la seigneurie de Mouscron pouvaient connaître tous les crimes et délits, tant en matière civile que criminelle.

Les personnes appréhendées de corps par la justice étaient emprisonnées ici même au château de Mouscron en attente du jugement. La prison était située au sous-sol d’une tour à l’arrière du donjon.  Donjon et tour se sont écroulés en 1801. Nous attendons impatiemment leur reconstruction.

La seigneurie de Mouscron avait droit de pilori (Basse Justice) et de gibet (Haute Justice). Le premier, c’est à dire le pilori, était planté  sur la place en face de la Vierschaere actuellement Le Brasseur_ la Vierschaere est l’ancêtre de notre Hôtel de ville, l’échevinat de l’époque où le bailli rendait justice_ tandis que le second , le gibet, s’élevait le long de la route Tourcoing-Courtrai, en un lieu appelé Bois Fichaux où l’on mentionne encore, aujourd’hui, la rue du Gibet. 

Au Moyen Age, il valait mieux ne pas avoir affaire à la justice !

La prison punitive n’existe pas à cette époque. Les peines s’appliquent sous forme d’amendes et de châtiments corporels et les crimes sont punis de morts : les nobles sont décapités ; les traîtres sont écartelés ou écorchés ; les faux-monnayeurs sont bouillis ; les autres sont destinés au gibet. Pour les femmes, nobles ou non, c’est la noyade ou le bûcher, la décapitation étant rare n’est-ce pas Marie… Stuart ?

Pour les délits mineurs, larcins ou fraude commerciale c’est le pilori où les gens sont parfois cloués par les oreilles. Cependant, les ivrognes ou petits malfaiteurs sont retenus seulement par les doigts. Appréciez la clémence à leur égard !

A Mouscron, le seigneur exerçait donc la Basse comme la Haute Justice et avait droit de vie et de mort en sa seigneurie. En son absence, ce droit était dévolu au bailli.

Dans quelques instants vous serez plongés en l’an de grâce 1432. Vous serez donc les sujets d’ Oste de la Barre, seigneur de Mouscron. Aussi vais-je vous demander de bien vouloir vous prêter au jeu.

Vous allez donc assister à un plaid où l’on présentait au bailli quiconque avait enfreint la loi. Ces malfaiteurs se trouvent disséminés parmi vous. Méfiez-vous !

L’audience est à ciel ouvert.

Bailli, la populace s’impatiente et vous prie de siéger. (le bailli s’assoie)

Greffier ! Voulez-vous prendre place devant votre écritoire et apprêtez-vous à mettre la main à la plume. (le greffier s’exécute)

Sergent ! Vous voilà à présent officier de justice. A vous d’amener les inculpés à comparaître devant le bailli.

Bourreau ! Soyez aux ordres de la justice !

Sergent : (se présentant devant le bailli) !  Bailli, nous sommes à vos ordres.

Bailli : Parfait ! Je déclare le plaid ouvert. Que l’on me présente le premier inculpé !

Note de l’auteur

La mission la plus importante et la plus délicate qui incombait à la cour féodale était de rendre la justice. Primitivement présidée par le seigneur lui-même, elle le fut plus tard par le bailli.En matière criminelle et souvent en matière civile, l’accusateur est le bailli. Il remplissait les fonctions attribuées aujourd’hui au ministère public. Il poursuivait d’office en vertu de sa charge, les délinquants, et réclamait l’application des amendes ou des peines édictées contre eux. C’était lui qui exécutait les sentences prononcées par les hommes de fief (assesseurs se trouvant à sa portée) et il pouvait même arrêter sans leur intervention les malfaiteurs qu’il surprenait en flagrant délit.

En ce qui concerne la saynète, le bailli se voit attribué le rôle des hommes de fief dictant la sentence. L’accusateur prendra, en contrepartie, le rôle du bailli. Le défenseur n’est autre que l’inculpé lui-même.

Cette prise de liberté vis à vis de l’Histoire me semblait nécessaire pour mettre sur pied ce projet et soulager le le bailli. 

Olivier le meunier de Tombrouck

Le sergent appréhende un homme parmi les convives. Encadré par les gardes, l’homme interpelé est présenté à la barre des accusés. Le sergent fait face au bailli puis, après avoir fourni l’identité du prévenu, regagne sa place initiale.

Bailli : Qui est cet homme ?

Sergent : Il s’agit d’Olivier, le meunier de Tombrouck, Bailli.

Bailli : (après avoir dévisagé le prévenu) A-t-il failli à sa besogne ?

Accusateur : Bien davantage. Il persiste à ne pas honorer la dîme annuelle.

Bailli : Depuis le décret de Charlemagne, tout censitaire est tenu à s’acquitter de cet impôt. Il est de mon devoir d’y veiller.

Défenseur : Bien entendu Bailli mais, dans le cas qui nous occupe, le refus se justifie.

Bailli : Comment cela ?

Défenseur : Parce qu’Olivier a déjà payé la dîme au seigneur d’Uytkerke, l’ancien propriétaire du fief de Tombrouck et du moulin qui y est implanté. Le seigneur de Mouscron vient de lui acheter ce fief, il y a quelques mois. Il n’incombe donc pas à Olivier de payer deux fois le même impôt.

Accusateur : La dîme a pour but de développer en nous l’esprit altruiste pour que nos pensées aillent vers les autres et ne soient pas centrées sur nous-même. C’est la manière juste et équitable d’exiger, de tous, la même chose. Les paysans doivent offrir 1/10 de leur récolte et les artisans 1/10 de leur production.

Défenseur : Oui, mais Olivier n’a pas à s’acquitter une seconde fois de cette taxe. On passe d’1/10 au 1/5.

Accusateur : L’arithmétique n’est pas un argument. Le produit de la dîme doit rester dans la paroisse pour servir et entretenir Saint-Barthélemy ainsi qu’à fournir des moyens d’existence à notre brave curé et contribuer à alimenter l’action charitable envers les fidèles. N’oublions pas nos pauvres !

Si la dîme payée par Olivier a été perçue par le seigneur d’Uytkerke, comme vous le prétendez, elle aura servi au fonctionnement de sa propre kerke et non pas de notre propre kerke.

Défenseur : Cet esprit de clocher vous vient certainement de votre noble village.

Accusateur : En outre, je vous signale qu’on envisage d’agrandir notre église en lui joignant deux nefs latérales pour en faire une hallenkerke. Autant vous dire que cela aura un coût !

Défenseur : Autant vous dire qu’à tous les coups, le peuple en supportera le coût !

Bon peuple de Mouscron, vous qui êtes victime de la rage taxatoire de votre seigneurie, vous qui êtes soumis au sous additionnel le plus élevé du comté, vous faudra-t-il encore supporter, comme Olivier, une imposition encore plus écrasante ? Dites-le !    

Réaction hostile du public. Le sergent fait face à celui-ci et entreprend des gestes d’apaisement puis se tourne vers le bailli le calme revenu.

Bailli : Cela suffit ! Je ferai rapport du litige à notre seigneur Oste qui consultera le seigneur d’Uytkerke. Tous deux sont conseillers de Philippe le Bon. Ils se côtoient régulièrement à la cour du Duc de Bourgogne. Ma décision est ajournée.

Accusateur : J’ai un autre grief à l’encontre du meunier . Le moulin banal de Tombrouck est à la disposition de tout habitant de la seigneurie.

Défenseur : Oui mais les Mouscronnois sont obligés d’y moudre leur grain et ce n’est pas pour rien.

Accusateur : L’entretien des installations est onéreux et est supporté entièrement par le seigneur.

Défenseur : Ce droit de ban lui assure néanmoins un plantureux revenu et saigne les paysans à blanc.

Accusateur : Blanc, dites-vous ! Ce n’est pas Olivier qui sortira blanc comme neige de cette accusation lorsqu’on sait qu’il  a subtilisé de la farine au détriment de son seigneur.

Défenseur : Olivier perçoit une partie de la farine comme paiement de son travail au moulin. C’est une règle bien établie et reconnue.

Accusateur : Et…  en cachant un sac non comptabilisé qui lui permettra d’avoir un fructueux apport en espèces. Hé !Hé ! Souhaiteriez-vous la faillite du moulin de Tombrouck suite à une gestion précaire ?

Défenseur : Vous excellez dans vos sous-entendus malveillants. Bof ! Ce n’était que de la grossière farine d’épeautre et non la fleur de farine de froment à fournir exclusivement au château des Ramées.

 Bailli : Qu’elle que soit la nature des céréales, il s’agit d’un vol avec la circonstance aggravante d’avoir été  commis dans l’exercice de la fonction du prévenu.

Suite à ce délit, Olivier, meunier attaché au moulin de Tombrouck, paiera une amende de l’ordre de trois pièces double gros de Bruges. De plus, il achètera un cierge en cire que notre curé fera brûler à Saint-Barthélemy.

Le sergent se rend chez le greffier pour retirer l’acte d’accusation et le place autour du cou d’Olivier.

Les gardes placent Olivier au côté du bourreau. 

Bailli : Affaire suivante !

Anselme des Préaches

Accompagné de deux gardes, le sergent, appréhende un convive. Les soldats encadrent le convive et le mène devant la barre face au bailli . Le sergent fait face au bailli puis, après avoir livré l’identité du prévenu, regagne sa place initiale.

Bailli : Qui me présentez-vous ?

Sergent : Il s’agit d’ Anselme des Préaches. C’est un serf attaché à la glèbe de notre seigneurie.

Bailli : (après avoir dévisagé le prévenu) Pour quel motif a-t-il été appréhendé ?

Accusateur : Anselme des Préaches est coupable d’avoir braconner sur les terres de la seigneurie de Mosheron. Il a posé à cet effet une douzaine de collets au Bois Fichaux faisant main basse sur nombre de lapins. De plus, ce va-nu-pieds a étrillé un superbe renard dont voici la peau que ce maroufle s’apprêtait, sans nul doute, à vendre à vil prix.

Que justice soit faite bailli !

Bailli : Quoi ! Ignores-tu, misérable canaille, que seul le seigneur peut se permettre de chasser sur ses terres ?

Défenseur : Permettez Bailli! Il n’y a aucun avis affiché au Bois Fichaux interdisant la chasse. D’ailleurs même s’il y en avait un, Anselme ne sait pas lire. Par contre, j’y ai relevé un pictogramme signifiant qu’il faut tenir son chien en laisse.

Accusateur : Nul n’est censé ignorer la loi qu’il soit analphabète ou simplement bête !

Défenseur : Si, dans son ignorance, Anselme a malencontreusement bafoué la loi, c’est dans un but humanitaire. Il voulait simplement améliorer le repas familial. Il a sept bouches à nourrir et sa femme est malade. Il a pensé qu’un peu de viande donnerait à son épouse des forces pour allaiter le dernier né.

Accusateur : Allons donc ! Si tous les crève-la-faim se mettaient à braconner, le seigneur n’aurait plus la moindre viande à grignoter.

Défenseur : Le seigneur préfère de loin la volaille bien grasse. Il n’a que faire de maigres lapereaux n’ayant que la peau sur les os.

Accusateur : Et que dites-vous de ce magnifique renard ?

Défenseur : Alors là ! En capturant ce prédateur, Anselme a réconforté la volaille de la basse-cour du château des Ramées chère à notre seigneur Oste. Il mérite une prime pour ce geste de bienfaisance et non une condamnation.

Accusateur : Vertudieu ! Ce renard appartenait au seigneur du lieu. Il n’est pas question d’émettre des considérations d’ordre biologiques ou écologiques sur le sujet pour minimiser cet acte hautement criminel.

Défenseur : Les poules mouscronnoises sont bienfaitrices. Elles éliminent les déchets ménagers, pondent des œufs et, en fin de carrière, elles sont fondantes dans un pôt. Tous les habitants du village devraient en posséder deux.

Accusateur : Ventredieu ! Il n’est pas question de poules dans cette affaire mais d’un renard !

Défenseur : J’ ajouterai, votre honneur, que ce renard n’est pas mouscronnois. Il est natif d’Oostrozebeke, un lieu qu’il a quitté pour s’établir sur le fief des Ramées giboyeux à souhait où il exerçait, de son vivant, de nombreux méfaits. C’est donc lui le Devos qu’il aurait fallu juger en lieu et place du malheureux Anselme.

Accusateur : Mordieu ! Que le renard soit natif d’Oostrozebeke ou du fief de la Châtellenie, qu’il se prénomme Robert ou Raymond, force est de constater qu’ Anselme lui a fait la peau en bafouant les droits seigneuriaux les plus élémentaires et…  j’ajouterai que pour le bien-être animal les collets ne sont pas recommandés… tout comme les feux d’artifice.

N’est-ce point aussi votre avis, bon peuple mouscronnois ?

Réaction hostile du public. Le sergent fait face à celui-ci et entreprend des gestes d’apaisement puis se tourne vers le bailli le calme revenu.

Bailli : J’ai entendu vos arguments respectifs et je mets fin à vos interventions.

Voici le jugement : le dénommé Anselme des Préaches est convaincu de faits de braconnage avec la circonstance, quelque peu atténuante, de nourrir sa progéniture. Toutefois, je me montrerai magnanime. Gardes ! Passez- lui le carcan et fixez- le au pilori durant deux heures au lieu des quatre requises pour ce genre de méfait. Exécution !

Les hommes d’armes emmène Anselme et lui passent le carcan.

Le sergent se rend chez le greffier afin de retirer l’acte d’accusation qu’il met autour du cou d’Anselme.

Bailli : Affaire suivante

Jehenne du Mont Gallois

Le sergent appréhende une dame parmi les convives. Encadrée par les gardes, elle est conduite à la barre. Entretemps, le bourreau a libéré le supplicié du carcan et le maintient à ses côtés. Le sergent se présente face au bailli puis, après avoir livré l’identité de la prévenue, regagne sa place initiale.

Bailli : Comment se nomme cette femme ?

Sergent : Jehenne du Mont Gallois, Bailli.

Bailli (après avoir dévisagé la prévenue) Quel est le motif de son arrestation ?

Accusateur : Elle est soupçonnée de pratiquer la sorcellerie.

Bailli : Diable ! Aurait-elle pactiser voire… copuler avec Satan ?

Accusateur : Je n’en ai pas la preuve formelle mais si le sergent l’a appréhendée c’est suite à la délation d’une voisine.

Défenseur : Ainsi il suffit d’une dénonciation par haine ou intérêt pour se retrouver face au bailli avec comme chef d’accusation la sorcellerie.

Accusateur : A plusieurs reprises, on a vu Jehenne une serpette à la main récolter différentes plantes le long des rives de la Petite Espierres.

Défenseur : Jehenne connaît les plantes médicinales capables de guérir.

Accusateur : Ou de tuer !

Défenseur : Jehenne est une sage-femme. Elle aide à la vie. Ses connaissances en botanique lui ont donné la capacité à soigner le mal.

Accusateur : Ou à ôter la vie !

Défenseur : Mordieu ! Jehenne est reconnue comme guérisseuse. Je peux en témoigner. Elle m’a fourni un liquide siropeux qui a mis fin à une toux tenace.

Accusateur : Elle a fabriqué un breuvage qui , administré à ses voisins,  a provoqué vomissements et maux de ventre.

Défenseur : Ces gens en sont-ils morts ?

Accusateur : Non, mais cette concoction les a considérablement affaiblis. Ils ne sont plus productifs.

Lors de notre perquisition au domicile de Jehenne, nous avons trouvé un gros livre. Il ne sagissait pas d’une bible mais d’un traité de magie.

Défenseur: Lequel contient certainement des formules magiques pour vous transformer en monstre. D’ailleurs c’est inutile, vous l’êtes déjà.

Accusateur : Non pas mais des formules qui permettent de créer des tempêtes pour détruire les récoltes ou des épidémies. N’avons-nous pas subi dernièrement les affres de la peste ?

Défenseur : La peste est provoquée par la puce du rat.

Accusateur : Ah,ah ! Justement ! Jehenne élève des rats.

Défenseur : Ce sont ses animaux de compagnie.

Accusateur : Qui propagent la maladie provoquant des milliers de morts.

Défenseur : Comment pouvez-vous accuser Jehenne d’être sorcière ? Cette femme est la vénusté personnifiée.

Regardez-la ! Elle n’a ni le nez boutonneux, ni les dents déchaussées, ni de poils au menton. De plus, c’est une érudite. Elle a une expérience de la vie et a réussi à décoder les propriétés curatives de diverses herbes et plantes médicinales.

Accusateur : Sous ce facies d’ange se dissimule une âme de démon. Je soutiens que Jehenne pratique des rituels de sorcellerie et ceux-ci ne peuvent résoudre les problèmes du peuple. C’est un fagot d’épines, Bailli ! J’ajouterai que Jehenne ne fréquente guère l’église de notre paroisse. C’est une hérétique, Bailli !

Défenseur : Saint-Barthélemy est bien trop éloigné de son domicile. De plus, le chemin qui relie le château à l’église est impraticable car truffé de tranchées suite à des travaux qui perdurent lamentablement et dont on ne voit pas la fin mais elle se rend volontiers à la chapelle Saint-Achaire.

Accusateur : Non pour y prier mais pour y cueillir des fleurs de tilleul.

Défenseur : Aux propriétés sudorifiques et dépuratives, diurétiques et calmantes servant à fabriquer une tisane bienfaisante que je vous recommande.

Bailli : Inutile de débattre plus longuement de pharmacopée!

Dernièrement, une missive émanant de l’évêque de Tournai enjoint les autorités seigneuriales de poursuivre les sorcières et de les anéantir. La religion catholique s’oppose aux rituels païens. Elle voit en eux la signature du Diable.

En conséquence : Jehenne du Mont Gallois, reconnue de pratiques douteuses, sera livrée aux flammes dimanche prochain en place publique.

Bourreau ! Assure-toi que le bois utilisé pour le bûcher sera bien sec !

Le bourreau allume une torche et boute le feu aux brindilles qui s’enflamment.

Le sergent se rend chez le greffier pour retirer l’acte d’accusation qu’il passe autour du cou de Jehenne.

Les gardes placent Jehenne à côté des autres condamnés.

Bailli : Affaire suivante !

Mordred, le félon

Le sergent appréhende un homme parmi les convives. Encadré par les gardes, l’homme interpelé est présenté au Bailli à la barre des accusés. Après avoir livré l’identité du prévenu, le sergent regagne sa place initiale.

Bailli : Qui me présentez-vous ?

Sergent : Il s’agit du chevalier Mordred, Bailli.

Bailli : (étonné) Sergent, n’y aurait-il pas méprise ?

Sergent : Nullement Bailli. Comme officier de justice j’exécute un ordre prescrit.

Bailli : (s’adressant à l’Accusateur) Cet homme appartient à la noblesse que je sache.

Accusateur : En effet Bailli, l’homme ci-devant est assurément un preux.

Bailli : Pourquoi dès lors me le présentez-vous à ce plaid ?

Accusateur : Le chevalier Mordred est accusé de félonie, Bailli !

Bailli : Cette accusation relève d’une extrême et surprenante gravité. Veuillez exposer les faits.

Accusateur : Suite aux dernières croisades, nous constatons l’arrivée chez nous de gens qui ont quitté le Proche-Orient afin de fuir cette zone de conflits. Pour l’heure, ils sont cantonnés au hameau de la Marlière. Selon la rumeur publique, il se pourrait que certains d’entre eux se livrent à des actes répréhensibles. Depuis quelque temps, les fermiers de notre seigneurie ont maille à partir avec des voleurs de la pire espèce qui sèment la terreur dans nos campagnes. Ils pillent les fermes emportant les maigres provisions qui s’y trouvent. Si nos paysans s’interposent, ils les rouent de coups. Ils ont même incendié une grange. Bérangère, la bergère aurait été violée sans ménagement sous le regard appeuré de ses moutons qui bêlaient d’effroi.  Quant au chien qui voulait défendre sa maîtresse, il fut mis dans un sac lesté de pierres et jeté dans l’Espierres. Afin de fêter leurs méfaits, ces malandrins se sont rendus à l’auberge Sainte-Barbe où ils ont bu moulte cervoises sans bourse déliée. Ils ont molesté l’aubergiste qui réclamait son dû et ont détroussé deux consommateurs qui prenaient leur repas.

Bailli : Je vous arrête. En quoi le chevalier Mordred est-il impliqué dans les méfaits de ces bandits non identifiés ?

Accusateur : J’y viens Bailli. Le seigneur Oste de la Barre appelé par Philippe le Bon, duc de Bourgogne afin de le conseiller dans l’administration des Plats Pays bourguignons avait, avant son départ, engagé le chevalier Mordred afin qu’il élimine cette bande de malfrats. Cette démarche se justifiait en raison du climat de terreur instauré par ces brigands. Mordred, en homme rompu au métier des armes, a juré de passer cette racaille par le fil de l’épée.

Bailli : Rien d’étonnant. Il est du devoir d’un chevalier de protéger les faibles.

Accusateur : Certes, mais le chevalier Mordred, au lieu de pourfendre la racaille a conclu un pacte avec ceux-ci lui permettant de recevoir la moitié du butin après chaque méfait. On a retrouvé au domicile de Mordred  une pièce de lin que les voleurs avaient prise chez Petit Jean le tisserand lequel a bien reconnu la dite pièce. Il en va de même pour le chandelier subtilisé chez Rondron le forgeron, une pièce commandée par le seigneur Oste en personne. Ces preuves irréfutables prouvent la duplicité que Mordred entretenait avec les voleurs qu’il rançonnait lui-même.    Le chevalier Mordred a donc trahi le seigneur Oste. Il mérite le châtiment réservé aux félons : la décapitation !

Défenseur : Vous perdez la tête ! Messire Mordred est un preu, un chevalier estimé de tous et au service de la chrétienté. N’a-t-il pas combattu au côté de Jean sans Peur au siège de Nicopolis contre les Ottomans alors qu’il n’avait que vingt ans ? Sa bravoure fut reconnue par ses compagnons d’armes et par le duc en personne. A son retour et en tant que mercenaire plusieurs seigneurs ont fait appel à lui pour divers services présentant un réel danger. Chaque fois, il s’est acquité avec panache des tâches qui lui furent demandées. Malgré sa réputation, Il est resté humble et déliait volontiers sa bourse en faveur des plus démunis.

Accusateur : A propos de bourse, nous avons découvert dans une cachette sous le lit du prévenu un coffret rempli d’écus. Voilà qui l’ éloigne du portrait d’un pauvre chevalier du Christ que l’on vient de nous dépeindre.

Défenseur : il s’agit sans doute du revenu d’un fermage que le chevalier possède.

Accusateur : Un fermage de 7 bonniers de terre au pied du Mont saint Aubert ? Allons donc ! Le prévôt de Tournai est formel et après avoir consulté le livre des comptes, les revenus ne dépassent pas 16 livres parisis. Il a lieu de soupçonner un blanchiment d’argent.

Défenseur : Le chevalier Mordred avait l’intention d’aider les indigents de l’hôpital de Notre Dame de la Rose pour se racheter de ses péchés. Ce coffret leur était destiné.

Je crois qu’il faut lui pardonner ce moment d’égarement . Il a besoin de se ressourcer. Aussi je propose qu’il aille faire pénitence en accomplissant un pélerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Auparavant, il aura fait don de ses terres et autres biens matériels à l’abbaye Saint-Martin de Tournai et aura restitué ses honoraires au seigneur Oste de la Barre qu’il a abusé.

Accusateur : Ne vous substituez pas au Bailli pour sauver la peau de ce vil personnage ! Il ne mérite plus d’être chevalier. Qu’on lui brise son épée ! 

Bailli : Exactement ! J’ai pu faire mon opinion sur ce fourbe convaincu de félonie. Il mérite la peine prévue à cet effet : la décapitation par l’épée de justice demain à l’aube sur la place publique.

Le sergent se rend chez le greffier pour retirer l’acte d’accusation qu’il passe au cou de Mordred.

Bailli : Sergent !  Prévenez le bourreau afin qu’il s’échauffe avant l’exécution.

Le bourreau place sur le blot un potiron qu’il fend avec l’épée de justice.

Bailli : (se lève et s’adresse au public) Ainsi avons-nous rendu justice. Le plaid est levé. Place à la joyeuseté !